Dans la bibliothèque de la bibliothérapeute : Le dieu dans l'ombre

 

 Un roman de Megan Lindholm, alias Robin Hobb ; traduit par Claudine Richetin, édité par Actu SF.

 

 Evelyn est une femme qui va tout perdre et tout recommencer. Non pas tout perdre une fois mais  plusieurs fois. Non pas tout rebâtir comme avant mais bien se renouveler à chaque fois.

 

Son enfance est celle d’une petite “sauvageonne” en Alaska auprès de parents un peu braconniers et débordés par leur nombreuse famille. Ce sont des journées entières passées dans la forêt à s’écorcher les genoux et croquer dans les champignons jaunes. Des promenades avec son chien et des siestes sur la mousse fraîche à l’ombre des arbre. Et surtout des escapades avec ce compagnon qu’elle retrouve chaque jour dans les bois : un faune, mi-homme mi-chèvre qu’elle nomme Pan.

 

“J’ai onze ans et je suis allongée entre un faune et un chien. Nous formons un cercle à nous trois, de l’homme à la bête et vice versa. Je les aime comme j’aime mes mains et mes cheveux, sans réfléchir, je les accepte totalement”.

 

Puis Evelyn grandit. et quitte ses parents, sa forêt. Et son étrange compagnon  le faune Pan pour vivre ce qu’elle pense être une vie réelle. Elle épouse Tom, beau gosse très sympa rencontré à la fac. Ils ont un fils adorable, Teddy. C’est enfin une vie parfaite c’est-à-dire “une vie comme il faut”.

 

Et ça tient, vaille que vaille.

 

“Si je peux passer toute ma vie à marcher sur le fil sans jamais le briser, alors je resterai normale. Je serai acceptée”.

 

Mais le fil justement va se briser. Evelyn accepte de suivre Tom pour donner un coup de main à la ferme de ses parents. Le séjour ne devait durer que quelques semaines mais les mois passent. Tom a toujours une bonne raison pour rester : le beau-frère est malade, il y a des travaux à terminer, un tracteur à réparer... Son fils Teddy joue au cow-boy sur son poney, une place lui est réservée dans cette famille. 

 

Evelyn n’est qu'une pièce rapportée, jamais à sa place. Ses beaux-parents ne se gênent pas pour le lui faire sentir. Elle qui vivait en harmonie avec les êtres et les choses en Alaska, elle se retrouve loin à jouer faux comme un piano désaccordé. Pourtant elle redouble d’efforts pour appartenir à cette famille, essaie de se persuader qu’il ne dépend que d’elle d’être enfin acceptée :

 

“Nous vivrons heureux jusqu’à la fin du monde. Il me suffit de céder. Capituler. Reconnaître qu’ils avaient raison de me prendre en pitié. Arrêter d'être moi-même et devenir la femme de Tom Potter”.

 

Arrêter d’être soi-même, c’est bien ce qu’Evelyn est incapable de faire. Toute son enfance l’a préparée à être elle-même, toujours et quoiqu’il en coûte. Dans la forêt en compagnie du faune, elle a appris à écouter la nature et à écouter sa nature. Et quand il lui semble que tout cela est perdu, Pan est là de nouveau. Il a parcouru des milliers de kilomètres pour la rejoindre et lui rappeler ce qui fait sa nature profonde. La rupture avec sa vie actuelle est inévitable.

 

“Ma vie avec Tom était une sorte d’intermède en dehors de ma vraie vie, un commentaire entre parenthèses dans la phrase de mon existence”.

 

En retrouvant le faune, elle retrouve cette part d’animalité avec laquelle elle avait essayé de rompre. Cette force vitale qui lui est rendue, c’est de l’instinct et c’est de la sensualité. Il ne s’agit pas de ce qu’elle peut lire dans les romans à l’eau-de-rose que lui prête sa belle-sœur, il s’agit d’accepter ce qu’il y a de profondément désirant en elle.

 

“Ce n’est pas du tout un homme. Son odeur musquée nous environne, il se frotte contre moi en m’enduisant le corps de sa senteur. C’est un geste d’animalité, choquant et étranger, mais son odeur est irrésistible, riche, épicée et bonne, si bonne. Je sais qu’aussi longtemps que je le respirerai, je le désirerai.”

 

Avec Pan, Evelyn renoue avec sa part d’animalité. En acceptant ce qui est indissolublement lié en elle à la nature, elle va se retrouver et accepter ce qui lui sera donné à vivre. Même si cela signifie porter des enfants, les mettre au monde, les nourrir, les partager et les voir partir pour toujours.

 

Ce récit très riche fait une grande part à la nature et à la sensualité. Par le réalisme des personnages et des liens qui se tissent entre eux, il saura toucher un public bien plus large que celui des amateurs des littératures de l’imaginaire.

 

 

 

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