Pratiquer la bibliothérapie pour tous

 

Parce qu’elle s’appuie sur des lectures, qu’elle joue avec la littérature et la poésie, la bibliothérapie semble naturellement destinée à un public à l’aise avec l'écrit, voire lettré et cultivé. Mais c’est parce que je suis viscéralement convaincue que la littérature peut aider chacun dans son chemin de vie que j’ai fait le choix de travailler auprès de publics que l’on dits “empêchés” ou en situation de fragilité.

 

On peut être empêché de lire et/ou d’écrire en raison d’un handicap physique, qu’il soit lié ou non au vieillissement (douleurs articulaires dans les doigts, troubles de la vision…) ou bien d’un handicap mental qui a rendu difficiles les apprentissages scolaires. Les troubles de la santé mentale et parfois les traitements qui leur sont associés peuvent compliquer l’accès au plaisir de la lecture et de l'écriture. Pour d’autres, c’est l’exil qui les a plongés dans une langue dont ils ne parviennent pas à saisir encore les nuances et subtilités.

 

J’ai beaucoup appris des actions menées auprès de personnes fragiles en collaboration avec les équipes qui prennent soin d’eux au quotidien. Il m’a fallu réviser mes a-priori et adapter mes pratiques en faisant preuve de curiosité et de créativité.

 

J’ai appris que l’on peut proposer à tous de la poésie, et même de la poésie contemporaine, pourvu que les poèmes soient francs et sincères. A la demande de travailleurs en Esat (anciennement Ateliers protégés, ils accueillent des adultes en situation de handicap mental) pour qui la poésie parce que cela représente ce qu’il y a de plus inaccessible en littérature, nous avons écouté Guillevic et Albane Gellé. Ce sont là des poètes dont la simplicité touchent directement, presque brutalement le lecteur.

 

J’ai appris que le rythme de la poésie s’installe en nous pour longtemps. J’ai écouté des hommes et des femmes très âgés, aux corps abîmés et à la mémoire altérée réciter “Heureux qui comme Ulysse…” ou “Par les soirs bleus d’été...”, appris en leurs jeunes années. Le vers qui manquait à l'un, c’est l’autre qui le lui soufflait et le poème circulait ainsi de bouche en bouche autour de la table.

 

J’ai appris que l’on peut écrire sans tenir un stylo et que cela s’appelle écrire quand même parce que l’on choisit ses mots avec soin et que l’on fait résonner la phrase, qu’on se met à l’écoute de sa rythmique. Des femmes, qui viennent de pays où ce que l’on dit n’a pas d’écriture ont parlé d’elles tour à tour et j’ai inscrit sur une grande feuille les mots de ma langue que je sais écrire.

 

J’ai appris que souvent, pour trouver du plaisir à la lecture, il faut d’abord devenir “écrivant”. Pas écrivain, écrivant seulement, et c’est déjà beaucoup. Ces collégiens en échec scolaire, auraient-ils pu s’amuser à dire les poèmes d’Eric Sautou s’ils n’avaient pas d’abord trituré et mis en résonance des mots cueillis au supermarché ? Je n’en suis pas certaine.

 

En répondant à ces défis, la bibliothérapie peut se pratiquer avec tous les publics. Elle peut montrer à chaque lecteur, quelque soit sa façon d’accéder au texte, que la littérature apaise et console, mais aussi qu’elle fait vibrer en nous ce qui aspire à plus de liberté.

 

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