Écrire en ESAT : face à la poésie

March 12, 2018

 

Les Établissements et Services d'Aide par le Travail (ESAT), autrefois  connus sous le nom de Centres d'Aide par le Travail (CAT), ont pour objectif l'insertion sociale et professionnelle des adultes en situation de handicap. Dans leur très grande majorité, les travailleurs en ESAT souffrent de déficience intellectuelle. Le handicap mental étant celui qui est le plus stigmatisé dans notre société, c'est autour de la restauration et du renforcement de l'estime de soi que s'est construite mon intervention. 

 

Une première rencontre avec l'équipe accompagnante a permis de définir les contours du projet que nous avons ensuite présenté à une douzaine d'employés de l'ESAT, sur leur lieu de travail. 

L'idée d'ateliers conçus autour de l'écriture a, dans l'ensemble, suscité intérêt et curiosité. Mais des craintes se sont aussi exprimées, celle notamment de ne "pas être au niveau". Les activités liées à la lecture et à l'écriture renvoient régulièrement à des souvenirs d'échecs scolaires, souvenirs encore plus prégnants dans ce contexte. Plus tard, dans un de ces textes, Mégane exprimera son regret de n'avoir pas pu fréquenter une école "normale". 

Pour illustrer l'inutilité de longues études pour écrire un texte, j'ai relaté une expérience personnelle : mon premier poème publié dans une revue parle d'une chaussette. On n'a pas besoin d'avoir fait des études pour parler d'une chaussette. 

 

Plusieurs participants se sont emparés de cette anecdote. Il est donc possible à n'importe qui d'écrire un poème ? Dans ce cas, est-ce que je pourrais les aider à écrire un poème ? À toutes ces questions j'ai bien évidemment répondu par l'affirmative, comprenant à quel point la poésie revêtait pour eux un statut très particulier au sein des textes écrits. La poésie apparaissant comme ce que l'on peut écrire de plus beau et de plus difficile, elle avait tout à fait sa place dans ce travail sur l'estime de soi. 

 

Les six personnes qui se sont inscrites à l'issue de cette rencontre ont rempli un très court questionnaire, rédigé par l'équipe encadrante. Ils y expriment leurs attentes et la poésie y est évoquée à plusieurs reprises. Dès notre premier rendez-vous, je confirme que l'écriture d'un texte personnel et poétique fait partie de nos objectifs. J'ajoute que nous produirons d'autres types d'écrits que l'équipe accompagnante exposera ultérieurement (avec l'accord des auteurs) sous le titre : "Des mots pour se dire". 

Ce premier atelier me permet aussi de mesurer les difficultés de chacun. S'ils savent tous lire et écrire, leur orthographe très "personnelle" m'empêche de les relire. C'est donc sous la dictée que je recopie leurs textes. Si l'écriture peut leur servir à prendre des notes pour leur propre usage, il m'apparaît qu'au quotidien elle ne peut pas leur permettre de partager des sentiments avec autrui. 

Comme dans tous les ateliers menés avec des personnes éloignées de l'écriture, les textes produits sont souvent très courts. Ils ne sont pas pauvres pour autant. Si Valérie attend la dernière séance pour accepter d'écrire un texte d'imagination, Julie nous régale d'animaux multicolores qui dansent dans les rues. À chacun son univers et son style. 

 

En rédigeant les consignes d'écriture j'ai évité celles qui nécessitent une maîtrise de l'orthographe (les acrostiches par exemple) et tout ce qui pouvait renvoyer à l'évocation de souvenirs d'enfance, à la demande de l'une des participantes. J'ai surtout utilisé des poèmes du 20eme siècle comme déclencheurs d'écriture. Ainsi Julie s'est laissée guider par un vers de Guillevic pour écrire : 

 

J'ai tenu dans mes mains réunies 

Les fleurs de saison

L'espoir du matin

L'eau qui coule entre les mains. 

 

Aucun des participants n'a considéré qu'un poème devait rimer et tous se sont montrés sensibles à la rythmique et aux sonorités. Frédéric nous a donné sa définition du poème, bien éloigné du classique sonnet :

 

Tu imagines un cercle. À l'intérieur, tu mets tous les mots qui ont été dits ce soir. Et ça fait un poème. 

 

J'ai demandé à chacun de trouver un thème pour le texte personnel que nous avons travaillé au cours des deux dernières séances : "La vie d'un chat", "Mes enfants", Les chevaux", "Une randonnée", "La Brière". À Loïc qui n'avait pas d'idée, j'ai suggéré "Sur la route", thème dont il s'est emparé aussitôt : 

 

Sur la route direction les States

Où se trouve la longue ligne droite

À plus de 250 km/heure

Le volant commence à vibrer

Et là, la chanson de la B.O. du film Drive

Braillait à tue-tête dans la Pontiac

 

Si tous les textes écrits pendant les ateliers ne présentaient pas la même  richesse, tous témoignaient d'une grande attention à l'écrit. Écouter ma consigne, la comprendre, se lancer dans l'écriture, lire à voix haute, partager des bouts de phrases avec leurs pépites et leurs imperfections... tout cela a coûté des efforts et procuré du plaisir. Et si le handicap a été évoqué et associé à la honte et à l'humiliation, ce n'est que dans le regard des autres, comme dans ce texte de Mégane :

 

J'ai vu le handicap. 

J'ai vu la peur. 

J'ai vu la honte. 

J'ai vu les insultes qu'on lance aux handicapés. 

 

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