Dans la bibliothèque de la bibliothérapeute : "Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle"

September 29, 2017

Un roman d'Hervé Giraud aux éditions Thierry Magnier.

 

 

"Ils étaient trois comme les trois doigts de la main : Cali, sa sœur jumelle, Ruben, le chien et lui. Ils ont leur propre langage, Cali est vive, lui rêveur. Bientôt, Cali est terrassée par une méchante maladie, Ruben fugue. Le garçon est persuadé que s’il retrouve Ruben sa sœur guérira, aussi mettra-t-il toute son énergie, son imagination, pour ramener le chien à la maison." (présentation de l'éditeur).

 

La maladie n'est plus un sujet tabou dans la littérature pour les adolescents (ma lecture de "Quelques minutes après minuit"), et l'on ne peut que s'en réjouir. Si certains auteurs choisissent la facilité pour émouvoir leurs lecteurs, Hervé Giraud préfère la nuance et la subtilité. Son style, très travaillé, donne l'apparence d'une grande facilité. L'attention portée au rythme est aux mots est primordiale. C'est elle qui fait d'ailleurs la spécificité de ce roman.

 

Les personnages d'Hervé Giraud manipulent des langues qui les façonnent à leur tour. Le père, météorologue, use d'un langage scientifique, technique et précis :

 

"on a huit-cents millibars associés à une dépression au niveau des hautes sphères sur sud-sud-ouest"

 

Confronté à la maladie de sa fille, il ne peut cacher son angoisse qui perce derrière la confusion et l'imprécision de ses réponses :

 

"-Elle a quoi, Cali ?

- On aimerait bien savoir, me répondent en même temps, ce qui est le signe majeur qu'ils possèdent eux-aussi un langage qui leur est propre, celui de dire la même phrase au même moment".

 

Ce langage commun signe la force du couple parental, à l'instar du langage que ce sont créé les jumeaux et qui leur permet de vivre dans leur bulle :

 

"Cali et moi, on a notre propre langue : le lanvère".

 

Si le langage est dans la famille la marque de ce qui unit, à l'hôpital, il souligne encore plus douloureusement ce sentiment d'être exclu de la maladie d'un proche. Les mots qu’utilisent les médecins servent plus à mettre à distance qu'à expliquer :

 

"des mots précis dans d'autres contextes mais qui ont ici des contours flous"

 

Les bruits mêmes de l'hôpital deviennent des mots qui claquent et rejettent :

 

"l'ascenseur fait DING, les portes font KLANG"

 

 

Pour tenter de reprendre le contrôle et sauvegarder l’illusion d'une maîtrise de la situation, le narrateur va devoir se tourner lui-aussi vers le langage. Les mots et les nombres sont appelés à la rescousse pour conjurer le mauvais sort :

 

"je poursuis mes litanies sous forme de prières à nombres. [...] atteindre mille avant le passage de la dixième voiture, à condition qu'elle soit verte, et ce pour que la magie opère".

 

Des formules magiques, des épreuves, une quête (à la recherche du chien qui a fugué) : on retrouve dans ce roman les éléments du conte, transposés dans une intrigue résolument contemporaine. Et comme le font les meilleurs conteurs en usant de formules rituelles, Hervé Giraud donne au langage la place qui doit être la sienne : ce qui nous unit aux autres tout en nous permettant de cultiver notre singularité.

 

Difficile de croire qu'un lecteur, adolescent ou adulte, puisse rester insensible à ce très beau roman tant l'émotion y est partout présente.

 

 

 

 

 

 

 

 

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