Une saison en écriture dans une maison de retraite

September 24, 2017

Bilan d'un cycle d'ateliers dans le service de jour d'un Ehpad (Etablissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes).

Le service de jour de l'Ehpad accueille des personnes âgées désorientées, souffrant de troubles de la mémoire et qui viennent y passer un après-midi par semaine. Deux animatrices sont en permanence dans le service, des bénévoles leur viennent en aide et de jeunes stagiaires s'y succèdent.

 

Les participants aux ateliers sont choisis par les animatrices selon leurs capacités à maintenir leur attention et à participer à une conversation le temps de l'atelier (une heure). Une demi-douzaine de personnes sont devenues des habituées.

 

Le décor ? La grande salle du service d'accueil de jour. Quelques résidents (peu) regardent la télé, d'autres somnolent dans un fauteuil après le repas. Certains jouent à des jeux de société en compagnie des bénévoles.

 

Nous nous installons autour d'une table sur laquelle je laisse des feuilles blanches, des stylos, des livres et des magazines pour planter le décor. Je rappelle que nous sommes là pour écrire un texte ensemble, que je le recopierai sur une affiche et qu'une exposition sera ensuite présentée aux familles. Je rappelle aussi les thèmes que nous avons traités lors des ateliers précédents (la douceur, la gourmandise, les animaux de compagnie...) puis j'annonce le thème du jour.

 

Nous commençons à échanger, je relance la conversation par des questions. Je prends des notes et je rédige une première phrase à partir de ce qui vient d'être dit. Je lis cet incipit au groupe en rappelant encore notre objectif de parvenir à la rédaction d'un court texte. Au fur et à mesure que de nouvelles phrases viennent enrichir le texte, je relis ce qui a été écrit depuis le début de l'atelier. Je demande à tous si cela convient et j'apporte des corrections en fonction de leurs remarques.

 

C'est moi qui tiens le stylo. Plusieurs obstacles sont susceptibles d'empêcher les résidents d'écrire. Les plus évidents sont liés à leur état de santé : capacités cognitives, motricité fine, vision... sont altérés par l'âge. Mais je tiens compte aussi des éléments biographiques dont je dispose grâce à leurs récits. Je sais ainsi que la plupart d'entre eux sont restés relativement éloignés de l'écriture pendant leur vie adulte (à l'exception de Jean-Pierre qui écrivait des poèmes d'amour à sa femme). Ils ont vécu dans des familles modestes, le plus souvent à la campagne et ont commencé à travailler très jeunes. Hors contexte scolaire, il n'existe donc pas d'expérience ancienne de l'écriture que l'on pourrait ici tenter de réactiver.

 

Mais si je n'ai pas conservé le schéma classique de l'atelier d'écriture (consigne-temps d'écriture personnelle-lecture), c'est surtout pour éviter de rajouter du silence au silence. Lorsque j'arrive dans la salle commune, je suis à chaque fois impressionnée par le silence qui y règne, même la télé m'est inaudible. Un atelier classique engendrerait de nouveaux temps de  silence et je les trouve bien assez nombreux !

 

Alors nous parlons beaucoup et nous rions un peu. Nous échangeons des souvenirs d'enfance et de jeunesse car cette mémoire-là a encore des choses à nous dire. La mémoire des événements récente est beaucoup plus fragile, au point que la plupart des participants ne se souviennent pas de moi d'une séance à l'autre. Mais il reste de ma venue une sorte de trace. Je suis "la dame avec qui on parle des bons moments du passé et ça fait du bien" (Suzanne) et Jean-Pierre nous rejoint parce qu'il a "envie de parler" et qu'il sait confusément que là, cela va être possible.

 

Et l'écriture, là-dedans ? C'est un atelier d'écriture ou de papotage ? Un atelier d'écriture, sans aucun doute même si les écrivants ne tiennent pas le stylo. L'objectif de production d'un texte qui sera publié sous forme d'affiches est respecté à chaque séance. Nous nous posons des questions propres au travail d'écriture. Pour rédiger une carte postale expédiée d'un lieu imaginaire, "on dirait qu'on serait à la terrasse d'un café" (Suzanne). On hésite entre deux mots. Faut-il choisir "cabane" (terme romantique mais qui évoque quelque chose de fragile) ou "maisonnette" (moins évocateur) ? Quant au prénom de l'héroïne du récit, Saïda propose de le choisir quand on connaîtra mieux son caractère.

 

Au-delà du travail de réactivation des souvenirs, il y a donc bien une dynamique de création. Rédiger un texte collectivement exige que chacun se mette à l'écoute des autres. Le groupe peut alors produire des questionnements sur l'intrigue, les souvenirs partagés ou un mot qui échappe. Ce sont finalement ces échanges qui feront la réussite de l'atelier.

 

 

 

 

 

 

 

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