• Nathalie Palayret

Tu peux m'aider à écrire un poème ?


C'est le message que j'ai reçu via les réseaux sociaux il y a une dizaine de jours. Un message de Mylène* qui est actuellement confinée avec quatre autres résidents d'une structure qui accueille des personnes handicapées qui travaillent en ESAT.


L'an dernier, j'étais intervenue dans la résidence où vit Mylène pour des ateliers d'écriture de poésie. J'avais lu aux participants des poèmes de Guillevic, d'Albane Gellé... et je les avais accompagnés dans l'écriture de leurs propres textes. Mylène ne faisait pas partie de ce groupe à l'époque, elle n'était peut-être pas disponible ou tout simplement pas intéressée par la proposition.


Les textes rédigés par les résidents ont fait l'objet d'une exposition. Mylène était au vernissage. Elle a vu les affiches réalisées par les autres résidents, entendu leurs poèmes, écouté les réactions des visiteurs de l'exposition et la gouvernante de la résidente lui a lu les félicitations ou encouragements laissés dans le livre d'or.


"Tu peux m'aider à écrire un poème sur le confinement ?". C'est le message que m'a envoyé Mylène qui souffre particulièrement de cette situation, elle qui aime aller vers les autres, échanger, discuter. Bien sûr, j'ai accepté de répondre à sa demande. Je dois avouer que j'étais touchée par cette envie de "faire poésie", de mettre par écrit des émotions parfois difficiles à concevoir tant cette période de confinement est inédite et déstabilisante.


En cette période difficile, confrontée à l'isolement, au changement de sa routine, à l'incertitude, Mylène s'est dit que cela devait être dit et partagé.

Et que la poésie était ce qu'il fallait pour cela.


Ce recours à la nécessité de la poésie pourrait sembler déconcertant. Après tout, Mylène ne lit pas de poème, ne fréquente aucun club de lecture... Mais cet appel à la poésie ne me surprend pas tant j'ai eu l'occasion de l'éprouver en travaillant auprès de personnes dites "éloignées de la lecture".


Mylène est vive et impatiente. Elle a accepté cependant mes "conditions" : un poème, ça prend du temps à écrire si on veut qu'il soit beau. Nous avons donc convenu d'échanger en vidéo pendant à trois reprises (en vidéo, car Mylène n'est pas à l'aise avec l'écriture, ce qui bien évidemment n'a rien à voir avec la capacité à écrire de la poésie).


Lors de notre premier entretien, Mylène m'a confié ce qu'elle voulait dire dans son poème, les thèmes qu'elle voulait traiter. Au deuxième rendez-vous, je lui ai montré le nuage des mots que j'avais réalisé avec ce qu'elle m'avait dit précédemment et je lui ai posé des questions pour étoffer ce nuage : "trois choses que tu ne peux plus faire depuis le confinement", "trois choses que tu as vues lors de ta dernière promenade"... J'avais remarqué que Mylène était observatrice et n'avait pas de difficultés à raconter ses journées comme ses émotions.


Le dernier entretien vidéo a commencé par la lecture d'un poème de Pierre Seghers : "Comment va le monde". Mylène n'a pas l'habitude de la poésie et je voulais qu'elle en entende le rythme et la musicalité. Exprimer ses émotions est une chose, en faire un poème demande un travail sur la langue. Nous nous sommes servi de la structure du poème de Seghers pour travailler sur l'écriture du poème de Mylène.


Mylène a écrit son poème. Je l'ai enregistré sous forme d'un court clip vocal qu'elle a pu partager avec les autres résidents. Elle a demandé à la gouvernante du groupe de le lui imprimer sous forme d'affiche, illustrée par une photo qu'elle a elle-même choisi. Elle a signé son poème et l'a diffusé sur la page Facebook de la résidence.


Surtout, elle m'a dit qu'elle était fière de ce qu'elle avait écrit... et qu'elle voudrait bien que je l'aide pour écrire un nouveau poème quand le confinement sera terminé.

Et que nous pourrons écrire côte à côte, à la même table.



* prénom modifié

crédit illustration : cdd20