• Nathalie Palayret

Ecrire quand les mots s'échappent


"Aujourd'hui je suis la seule qui tient un stylo, mais je suis la seule qui n'écrit pas".C'est souvent ainsi que je présente les ateliers menés auprès de personnes âgées souffrant de troubles cognitifs liés au vieillissement.


Maladie d'Alzheimer, démence sénile, unité protégée ou préservée, pertes de mémoire, dégénérescence liée à l'âge... tous ces mots recouvrent des réalités et des histoires personnelles différentes. Lorsque j'interviens en tant que bibliothérapeute, le diagnostic médical m'importe peu. Ce qui m'intéresse, ce sont les mots que nous allons pouvoir écouter et écrire ensemble, même si parfois cela semble une gageure.


Autour de la table, dans la salle commune, quatre ou cinq "résidents" (appellation très pratique en ce qu'elle permet d'évacuer à la fois le grand âge, la maladie et ce qui semble bien être une déchéance), parfois un animateur ou un bénévole, et moi-même. Autour de nous, des résidents qui somnolent ou s'agitent, répètent des mots comme des incantations, chantonnent, traversent la pièce. Parfois, je dois demander que l'on éteigne la radio qui ne produit qu'un bruit de fond : nous allons faire de la poésie.


Pour entrer dans l'atelier, je commence par demander aux participants s'ils ont déjà écrit de la poésie et s'ils se souviennent de poèmes (je dis plutôt "récitations") apprises à l'école. Il n'y a souvent que peu de réponses car il n'y a que peu de mots. Certains résidents sont mutiques ou ont des difficultés à construire leur réponse. Ceux qui s'expriment avec le plus de facilité me récitent un extrait d'une fable de La Fontaine.


A mon tour de lire un poème. Je l'ai choisi avant de venir. Par excès de prudence peut-être, ou parce que je manque d'audace, je l'ai choisi très court et très simple. Je ne veux pas bousculer mon public. Quelques vers de Guillevic (Le soleil, aujourd'hui / Je me le suis donné / J’en ai mis plein mes poches / Et dans d’autres endroits / Où mes mains ne vont pas) me rassurent.


A nous maintenant ! J'annonce qu'à notre tour nous allons écrire un poème tous ensemble, que tout le monde va dire ses mots et que je vais les écrire. Pourquoi pas écrire nous aussi un poème sur le soleil ? Je m'apprête à saisir les mots à la volée. Ils ne parlent pas forcément de soleil, mais peut-être de ces quelques miettes du déjeuner qui sont restées sur la robe de madame Richard et qu'elle s'évertue à épousseter :


C’est quoi une miette ?

Un petit morceau

Une miette ça n’a pas de sens

Chez moi elle reste sur la table

Si je peux la manger

J’en ferai pas défaut

Les oiseaux n’en ont pas eu

Ils doivent pas être contents



J'ai apporté aussi des poèmes à compléter : ce sont des poèmes dont j'ai retiré les mots de l'auteur original pour que nous puissions les remplacer par les nôtres (par "les nôtres", j'entends bien sûr les mots des résidents, pas les miens). Ainsi, en nous inspirant du poème "Le premier papillon" de Wladislaw Broniewski, nous écrivons :


La première fois que je me suis envolé,

Au soleil j’ai dit : “tu es sympathique, je t’aime bien”.

J’ai volé pas bien loin

Mes ailes ont commencé à faiblir,

– Elles n’ont plus vingt ans !

Je me suis posé sur un chêne

… et je suis tombé !


Les mots reviennent, pas chez tous les participants bien sûr, mais ils reviennent. Et qui sait si monsieur Antoine qui ne dit rien et somnole n'est pas en train d'écrire un poème dans sa tête ? Madame Henriette a retrouvé les mots pour raconter son histoire à elle, elle se fiche du poème que je lis ou de ce que je propose, elle a son poème à écrire avec nous:


J’habite à Montmartre

Y’a des pavés dans tout le quartier

J’y croise plein de monde

Mais je suis toujours pressée

Je cours après le train

J’travaille dans la mode.

Mais l’été je suis à poil

Parce que l’été

J’habite pas loin de la plage

Et qu’y a personne à cette heure-là !


L'atelier touche à sa fin, pas parce qu'il est l'heure mais parce que tout le monde est fatigué. On a parlé quand on pouvait le faire, on a un peu ri parfois, on s'est rappelé le temps de l'enfance... Il est temps pour moi de lire encore de la poésie. Cette fois, ce sont nos poèmes, ceux que nous avons écrit ensemble, que je lis à haute voix. Ce qui semblait parfois n'être que des mots épars, des bribes de souvenirs, des tentatives de conversations... tout cela, je le restitue aux résidents. Et tout cela fait poésie.


Les gens sont habitués à tous les mots

On a choisi nos mots

Les mots qui étaient bons

La petite a dit d’autres mots

La mère a dit c’est pas des mots









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