• Nathalie Palayret

Dans la bibliothèque de la bibliothérapeute : Tristesse et joie dans la vie des girafes

Une pièce de théâtre de Tiago Rodrigues, traduction de Thomas Quillardet, paru aux éditions Les Solitaires intempestifs


Girafe est une petite fille de 9 ans qui vit seule avec son père depuis la mort de sa mère. "Seule", n'est pas tout à fait exact puisque Judy Garland, un ours en peluche au langage peu châtié, et Girafe sont inséparables dans cette aventure.


"Je suis, par conséquent, un enfant. Un enfant est la version minimale d'une personne. "


Lorsque Girafe se présente à nous, c'est à la manière d'un enfant qui fait un exposé. Rien que de très logique, après tout. Nous avons l'habitude, nous les adultes, de nous intéresser aux enfants à travers leur vie à l'école : "tu es en quelle classe ?", "quelle est ta matière préférée ?"... Et puis, Girafe, qui doit son surnom à sa grande taille, doit justement préparer un exposé sur les girafes, leur mode de vie, leur alimentation... mais aussi la joie et la tristesse de leur existence.


"La tristesse et la joie se révèlent de façon authentique dans la manière de dire quelque chose et pas uniquement ce qui est dit".


Cette manière de dire les choses, c'est ce qui fonde la communication entre les êtres, bien sûr, mais c'est aussi ce qui relève de l'intimité d'une famille : la façon dont s'y joue le dialogue. Quand la maman de Girafe était encore là, elle lui laissait des post-it codés un peu partout dans la maison, pour lui faire passer des messages : "Quatorzième mot, page 211. [...] Je me dirigeais vers le dictionnaire Sampaio avec la couverture orange et bleue qui avait déjà appartenu à mon grand-père et je trouvais le quatorzième mot de la page 211. Un "baiser"". Des post-it, un dictionnaire et c'est toute une lignée familiale, depuis le grand-père qui peut dialoguer.


"Ce jour-là précéda le jour où j'ai grandi".


Girafe a absolument besoin de regarder Discovery Channel pour préparer son exposé sur les girafes. mais Discovery Channel est une chaîne payante et son papa n'a plus les moyens de payer l'abonnement depuis qu'il est au chômage. Accompagnée de Judy Garland, Girafe décide de partir à l'aventure ("une aventure, c'est quand le héros de l'histoire décide de faire ce pour quoi il a été inventé"). Ce matin-là, elle ne rentre pas dans la cour de l'école comme les autres matins mais décide d'explorer le vaste monde, en l'occurrence les rues de Lisbonne.


Tiago Rodrigues assume parfaitement ce que son texte doit à la structure traditionnelle du conte : ces personnages ont une quête à mener ("On a besoin d'argent pour avoir Discovery Channel. C'est ça notre mission"), vont rencontrer des personnes plus ou moins bien intentionnées qui vont leur apporter une aide plus ou moins efficace. Girafe va rencontre le Vieux qui sent la soupe, la Panthère qui schlingue, le Policier, mais aussi le Premier ministre et même Tchekhov. A chacun, elle va demander de l'argent parce que les enfants savent qu'il existe des règles qui régissent la circulation des richesses dans nos sociétés et qu'ils ne sont pas imperméables au contexte économique.


"Ça, c'est nous en position de fugue".


Tout ce qui est perdu et tout ce qui nous manque, voilà sans doute ce qui nous émeut si fort dans ce texte. L'absence de la mère, bien sûr ("L'espace vide à côté de l'homme qui est mon père appartient au corps de la femme qui était ma mère"), le travail que le père ne trouve plus, l'argent qui vient à manquer, les mots qui se refusent à nous ("Je n'ai plus de mots. Les mots ne m'aideront plus")... Et si, la seule réponse efficace à cette tristesse, c'était de se perdre à son tour ?


Et puisque que nous sommes des enfants, perdus non pas dans la forêt des contes, mais dans les rues de notre ville, il ne nous reste qu'à courir. Qui mieux qu'un ours, en peluche et mal léché, pour nous y inviter ?


- JUDY GARLAND : On court et on ne sait pas vers où. Non ? Si tu ne sais pas où tu es et que tu te mets à courir, tu ne peux pas savoir vers où tu cours. [...] Avant nous, ils se sont tous mis à courir. le Petit Chaperon Rouge. Hansel et Gretel. Alice. Lorsqu'ils se sont perdus, ils ont couru. Ils savaient vers où ? Non, bordel."


"Ça, c'est nous ressentant de la joie de nous être perdus" : ces quelques mots qui décrivent la joie de Girafe et de Judy Garland prises dans l'aventure de la fugue, le lecteur de cette pièce inventive et jouissive pourra les reprendre aisément à son compte !