• Nathalie Palayret

Dans la bibliothèque de la bibliothérapeute : Physique de la mélancolie

Un roman de Guéorgui Gospodinov, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov, paru aux éditions Intervalles


Un livre qui veut contenir "chaque espèce et chaque genre", voilà qui a de quoi effrayer plus d'un lecteur ! Mais ce roman de Guéorgui Gospodinov allie le foisonnement et la fluidité, grâce notamment à la superbe traduction de Marie Vrinat-Nikolov.


"L'histoire familiale peut être décrite à travers l'abandon de plusieurs enfants L'histoire du monde aussi."


Le roman entremêle des souvenirss personnels, des anecdotes familiales et des événements historiques. Dans ce labyrinthe de récits, il était tout naturel qu'émerge la figure du Minotaure, cet enfant abandonné du fait de son lignage et condamné à l'enfermement : "au début de tout, ai-je dit, se trouve un enfant jeté dans une cave"


"Cela se produisait souvent malgré moi. Comme si là où l'autre éprouvait une douleur, dans cette faille, s'ouvrait un couloir qui m'aspirait en lui."


Dans son enfance, le narrateur a souffert du "syndrome empathico-somatique obsessionnel". Autrement dit : il avait le pouvoir de s'installer dans l'histoire d'un autre, qu'il s'agisse de son grand-père, d'une fourmi rouge ou même d'une plante. Ce sont toutes ces histoires qu'il nous raconte en se replongeant dans la Bulgarie communiste des années 70 et 80, comme celle de Julietta qui tous les après-midis pendant quarante ans a attendu Alain Delon devant le vieux cinéma fermé depuis déjà longtemps


"Le vieillissement d'un empathique est un processus étrange. Les couloirs menant vers les autres et leurs histoires se sont murés".


En grandissant, le narrateur a perdu son pouvoir empathique. Pour connaître les histoires et nous les raconter, il a d'abord commencé à les collectionner sous forme de listes classées dans des cartons afin de "sauver les choses par les mots". Et puis, il a commencé à acheter les histoires à ceux qui en avaient à vendre.


"J'essaie de tenir un catalogue exact de tout".


Et si, pour conserver tout ce qui doit l'être, il ne suffisait pas de le conserver dans une "capsule temporelle", à l'image de celle qui fut enterrée à New-York à l'occasion de l'Exposition universelle de 1938 ? Mais alors, comment choisir ce qui sera destiné à n'être redécouvert que des siècles plus tard ?


"Si quelque chose est durable et monumental, à quoi bon le mettre dans la capsule. Il ne faut conserver que ce qui est mortel, éphémère, fragile. "


L'écrivain se doit alors de tout écrire, enregistrer et conserver. Il acquiert ainsi la capacité à se mouvoir dans les couloirs du temps en passant d'une histoire à l'autre. Le voici maintenant détenteur d'un nouveau pouvoir, celui que Shéhérazade utilisait en son temps : "la force de celui qui raconte". Cette force-là appartient à celui qui est faible et vulnérable. Par le récit qu'il raconte avec ses mots, il a pouvoir de vie et de mort dans les histoires.


"La mélancolie rend les os fragiles".


Objet du livre ("Physique de la mélancolie"), la mélancolie ne se laisse pas réduire à un sentiment diffus Elle ne se laisse pas combattre facilement non plus, "quelque chose s'est bloqué dans le temps". Peut-être que l'une des façons de lui répondre est de prêter attention aux petites choses insignifiantes, ces petites choses qui sont finalement "les dernières à scintiller avant les ténèbres".


Tout dans ce roman semble couler facilement et se glisser en nous. Le lecteur se retrouve comme en état de porosité, en empathie à son tour avec ce petit garçon qui se glisse dans les histoires et cet homme qui se donne ensuite pour mission d'encapsuler les plus insignifiantes d'entre elles pour leur offrir l'éternité.



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