• Nathalie Palayret

Dans la bibliothèque de la bibliothérapeute : La femme changée en renard

Un roman de David Garnett, traduit de l'anglais par Jane-Simone Bussy et André Maurois, paru aux éditions Grasset

Conte, fable, roman d'amour ou d'émancipation ? Ce roman paru en 1922 est sans doute tout cela à la fois. Si le style en est classique et même élégant, il ne faut pas s'y méprendre : ce petit livre ne demande qu'à nous ébouriffer.


"Le changement soudain de Mrs Tebrick en renard est un fait établi que l'on meut essayer d'expliquer comme on veut. "


Les Tebrick sont un jeune couple encore très amoureux. Un jour d'hiver 1880, alors qu'ils se promènent dans les bois et entendent au loin les cris d'une chasse à courre, Mrs Tebrick se transforme en renarde. La métamorphose est immédiate.


"A l'endroit où sa femme s'était trouvée un instant plus tôt, il vit un petit renard d'un roux très vif."


Le premier moment se surprise passé, Mr Tebrick en est convaincu : celle qui se tient devant lui est bien sa femme, et il continuera de l'aimer comme telle. Il n'hésite donc pas à la ramener chez eux et s'engage à prendre soin d'elle. Il congédie les domestiques et tue les chiens pour protéger celle qui est encore Mrs Tebrick.


"Il l'installa dans un fauteuil à l'aide de coussins et ils prirent le thé ensemble".


Evidemment, vivre avec une femme changée en renarde demande quelques aménagements. Il faut choisir dans la garde robe de la jeune épouse quelque déshabillée qui conviendra à sa nouvelle morphologie, faire quelques concessions sur les manière de table... mais ce ne sont là que de menus ajustements. Les Tebrick continuent à jouer aux cartes et à respecter le repos dominical. Mr Tebrick est rassuré : c'est bien sa femme qui vit près de lui. D'ailleurs, d'un froncement du museau, elle s'agace devant le ménage mal fait et lui rappelle l'heure des repas quand il a oublié de se mettre aux fourneaux.


"Il avait toujours bien là sa femme, enfermée, il est vrai, dans la carcasse d'une bête, mais gardant son âme de femme."


Mais Mr Tebrick ne peut ignorer plus longtemps les changements subtils dans le comportement de son épouse. Elle quitte le lit conjugal pour se rouler en boule à même le parquet, refuse de se laisser brosser et parfumer, mange sous la table du salon. Inquiet, le jeune mari veut tester sa femme-renarde. Il la laisse seule quelques instants avec un lapin encore vivant acheté à un fermier. Quand il revient, il ne reste du lapin que quelques os et des poils qui volètent dans la pièce. Le museau de sa femme est maculé de sang frais.


Mr Tebrick ne peut plus nier la part d'animalité de sa femme. Il ne peut plus se cacher que cette part, peu à peu, l'emporte sur ce qui faisait de Mrs Tebrick la plus charmante des épouses. Leur vie de couple a changé bien sûr, au-delà des comportements, ce sont les relations sentimentales qui vont en être affectées. Aujourd'hui, ils ne se promènent plus la main dans la main comme ce jour d'hiver 1880. Aujourd'hui, une renarde court après des canards sur un étang gelé, sous les yeux d'un homme qui fut son époux.


"Alors elle se mit à courir de tous côtés, nue comme une vraie renarde, sans même donner un regard à son pauvre mari qui se tenait silencieusement sur le bord, l'esprit troublé par le terreur et le désespoir".


David Garnett nous a prévenu dès les premières lignes de son livre. Cette métamorphose est un fait qu'il ne nous appartient pas de contester, que l'on ne pourra sans doute pas vraiment expliquer et que l'on peut seulement essayer de comprendre.

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