• Nathalie Palayret

Accueillir la parole en bibliothérapie


La bibliothérapie se construit sur un échange autour d'un livre ou d'un texte littéraire. Que ce dialogue ait pour cadre une relation duelle (entretien individuel) ou bien un groupe (ateliers collectifs), il y de la parole qui circule.


Et là où la parole circule, elle doit être accueillie et entendue.

Si le bibliothérapeute n'est pas psychologue, quel est son rôle et quelle attitude doit-il adopter pour accueillir au mieux cette parole ?



Dans une séance de bibliothérapie, on entend d'abord la voix... du bibliothérapeute. Voix qui accueille, voix qui fait les présentations ou explique comment la séance va se dérouler, mais aussi et surtout : voix qui "fait la lecture" (dans tous les sens du texte puisque cette voix va contribuer aussi à construire la lecture partagée). Mais ce que dit et ce que lit le bibliothérapeute n'a qu'un seul objectif : permettre à l'Autre de faire entendre Sa voix, lui donner la parole.


“La pratique bibliothérapeutique se vit dans le dialogue autour d’un texte. Deux lecteurs pour un même texte produisent un “lire aux éclats” thérapeutique qui permet de faire jouer les idées et les mots, de les remettre en mouvement les uns par rapport aux autres, de la remobiliser.” (Marc-Alain Ouaknin, "Bibliothérapie : lire c'est guérir")


Celui qui participe à une séance de bibliothérapie n'est pas là pour écouter la lecture à voix haute distribuée par un bibliothérapeute. Il est là pour se faire entendre. Il est rare qu'il demande à lire à voix haute pendant la séance, qu'il soit trop intimidé par la présence du groupe ou qu'il se sente peu légitime face au bibliothérapeute-professionnel de la lecture. Que cette lecture à voix haute haute ne se fasse pas pendant la séance a peu d'importance mais elle dot être encouragée comme pratique intime à mettre en place de retour chez soi.


Pendant la séance elle-même, c'est la parole qui commente qui va être encouragée par le bibliothérapeute. Commenter un poème ou un texte littéraire, cela ne va pas de soi. Pour des publics qui ont peu fréquenté l'école ou en ont gardé de mauvais souvenirs, l'invitation à commenter le texte peut être entendue comme une injonction à dire ce que l'on a compris. Au contraire, pour des publics très à l'aise avec la lecture et légitimés vis à vis du livre, cette même invitation peut être entendu comme l'occasion démettre ou de relayer une critique littéraire. Ce n'est pas cette parole-là que le bibliothérapeute attend, mais une parole qui dit l'émotion et le rapport particulier (presque charnel) que l'auditeur a noué avec le texte lu.


Pour créer un espace propice à cette parole de l'émotion et du ressenti, il faut proposer un dispositif adéquat. Certains bibliothérapeutes utilisent le dessin ou le collage, pour ma part je propose aux participants d'écrire un très court texte en réponse à ce qu'ils viennent d'entendre. Ce dispositif relève de l'atelier d'écriture, avec quelques adaptations nécessaires. La consigne d'écriture est en lien direct avec le texte qui vient d'être lu à voix haute, le temps d'écriture est très court (moins de dix minutes), chaque participant lit à voix haute son propre texte.


Lors d'un atelier collectif, ce dispositif m'assure que chacun aura à s'exprimer dans ce tour de table qui conclut le temps d'écriture. Bien plus encore, ce qui est lu est entendu par les autres dans cette chambre d'écho qu'est le groupe. Les paroles et les voix se répondent : celle du texte de l'écrivain que l'on a lu et entendu, celle des participants qui "se font lecture" de leurs écrits. Ces échanges sont évidemment d'une grande richesse et véhiculent très souvent une grande charge émotionnelle.


Face à ce qui se dit, le bibliothérapeute est là pour entendre les mots. C'est ce qu'il a fait quand il a choisi un poème ou un texte à partager dans une lecture à voix haute au début de la séance. Entendre les mots, c'est ce que le bibliothérapeute doit continuer à faire pendant tout le temps de la séance, avec la même attention pour ceux de l'écrivain que pour ceux des participants.


Entendre, c'est accueillir, ce n'est pas répondre. Le bibliothérapeute n'est pas un psychologue, ni un conseiller matrimonial, ni un coach de vie... Il est celui qui connaît la force des mots, leur fragilité et leur beauté aussi. C'est là sa compétence et son expertise, et c'est déjà beaucoup. J'ai fait le choix d'être une bibliothérapeute qui ne donne pas des "conseils de vie" parce que je suis intimement persuadée que cette simple attitude d'écoute est une réponse en soi.


C'est pour la même raison que je choisis des textes pour leur qualité littéraire, pour leur poésie et pas pour les conseils qu'ils nous donnent. C'est ainsi que je ne sélectionne jamais des ouvrages de développement personnel pour mes séances de bibliothérapie. Je précise qu'il s'agit là d'un choix de ma part et nullement d'une exigence de la pratique de la bibliothérapie. Chaque bibliothérapeute fait les choix qui lui semblent les plus pertinents et adapte sa pratique à ses convictions.


Accueillir la parole, c'est déjà agir et c'est déjà prêter assistance. C'est forte de cette conviction que je conçois une séance de bibliothérapie comme un espace offert à la parole de celui qui s'exprime, mais un espace qui est refusé à la parole de celui qui juge. Ce qui se dit pendant la séance est ce qui devait se dire, ni plus ni moins. Il n'y a pas de raison de refuser d'entendre, il n'y a pas de raison de vouloir en entendre plus, qu'il s'agisse des mots de l'écrivain ou de nos propres mots.




illustration : cdd20

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